Billets de fabienne-prajnana

Journal du déconfinement

Journal, toujours depuis ma grotte parisienne

Pendant quelques temps,  je vais continuer à tenir à jour ce journal. Pour faire pendant au journal précédent, tenu pendant le confinement ; pour faire une transition ; parce que j'ai pris goût à vous parler ; pour tenir le registre du déploiement de ce qui a été mis en place pendant le confinement 

Lundi 11 mai

   C'est parti pour ce qui est entendu d'appeler, peu joliment, un déconfinement. En route pour la liberté, les cornichons ! Pour moi, ce lundi ne va pas être très différent de dimanche. Je vais continuer mes cours de yoga en ligne. Je reprendrai un premier cours particulier en présence samedi prochain, pour un cours qui est tout près de chez moi. Pour les autres cours particuliers, ce ne sera pas cette semaine, en tout cas : je ne me sens pas encore d'aller me jeter dans la gueule du métro, et j'attends d'être peut-être un peu plus à l'aise en vélo à Paris.

   Je suis sortie ce matin à 5 h30, comme les matins précédents depuis quelque temps, pour aller écouter le choeur matinal des oiseaux. Il a été un peu plus tardif et moins fort, car il faisait 10° de moins que la veille, il pleuvait un peu, et il y avait un vent très fort : les oiseaux sont comme nous, ils n'aiment pas cela. Néanmoins, le courageux petit merle a fini par commencer, puis les autres après lui. J'ai admiré leur courage. Avec le vent très fort, il y avait beaucoup de très grosses branches au sol , et j'étais inquiète pour Mme Cygne qui couve au bassin de La Villette ; malgré le vent, le froid et la pluie, je suis donc allée la voir. Elle était toujours là, si vulnérable au bord du bassin, sans abri sur son radeau végétalisé. Elle que je retrouvais toujours endormie au matin, était très agitée à se nettoyer et à maintenir sa stabilité. A chaque rafale, elle était presque soulevée. Quel courage et quelle robustesse ! Les canards étaient les seuls contents, à patauger et boire dans les mares.

   Une perspective très stressante pour moi pour ce 1er jour de déconfinement : ma voisine, qui fait des travaux très bruyants chez elle depuis la mi-janvier (partiellement interrompus pendant le confinement, mais pas complètement), a annoncé, qu'à partir d'aujourd'hui et jusqu'à jeudi, ils allaient abattre un mur porteur ! Gasp ! A 10h30, ils ne sont pas encore arrivés. Assez symbolique de l'humanité : la reprise = faire beaucoup de bruit en abattant un mur porteur, pour faire des travaux qui ne servent à peu près à rien.

   Projet du jour : aller faire une maxi-balade jusqu'aux quais de la Seine.

   Bon courage à tous ceux qui reprennent le travail et doivent reprendre les transports. Bon courage à tous les autres.

Samedi 16 mai.

Deux épreuves se sont présentées pour cette première semaine de déconfinement. Deux épreuves,  et donc deux opportunités pour progresser spirituellement.

La première concernait donc les travaux de ma voisine et l'abattage de son mur porteur. Cela s'est très bien passé.  J'ai supporté sans problème, j'ai organisé mes sorties en fonction de leur travail. De ce fait, ils m'ont offert l'une de mes  plus belles promenades depuis le 16 mars. Un itinéraire fait bien des fois pendant le confinement, mais perçu et reçu bien différemment. Autour des Buttes-Chaumont (toujours fermées ). Cela a été un vrai enchantement. Je me suis dit : "tu n'avais encore rien vu, pendant le confinement". Le bruit des voitures avaient repris autour du parc. J'ai été progressivement complètement happée par l'intérieur du parc. Jeux de lumière du soleil à travers les branchages, feuilles et fleurs qui tombent très doucement bercées par le vent, mélodies d'oiseaux dans les espaces les plus touffus et sauvages, composition de couleurs, de formes, d'odeurs et de sons. Digne d'un Blanche-Neige remasterise par un auteur sage et génial. Cela avait finalement un sens d'abattre un mur porteur : être dérangée par le bruit, voilà un mur porteur en moi qui porte bien des choses et vient de loin. Il s'est abattu sans douleur, pour cette fois-ci. Comme quoi, finalement, je ne suis pas une personne que le bruit dérange. Je ne suis pas cela. Merci les travailleurs.

Je resterai un peu discrète sur les circonstances de la deuxième épreuve qui a pesé beaucoup plus lourdement sur toute la semaine (et qui continue à le faire). Elle s'est manifestée en fanfare, dès le lundi, à 17h. Il s'agit de fortes  pressions faites pour me faire reprendre les cours de yoga collectifs en présence,  alors que ceux-ci sont actuellement encore interdits par décret gouvernemental. Cela m'a bien chamboulée.

Après cela, le mardi matin, je suis sortie, comme d'habitude, à 5h30 pour écouter le choeur matinal des oiseaux autour des Buttes-Chaumont.  Mais ce choeur était parasité par le piaillement d'une voix disharmonieuse, celle qui faisait les pressions hors sujet, en disharmonie du choeur général,  humains comme nature, qui se coulent dans le chemin qui a été proposé, ordonné ( "ordre", quel beau mot, finalement, pas seulement une obligation, mais respecter un ordre pour que chacun puisse prendre sa place d'une façon harmonieuse dans le choeur ). Dans une sanisette, au bord du bassin de la Villette ( ça rime, on reste encore dans le chant et la musique), il était écrit sur un mur : "l'art de la patience est de contenir ses émotions afin de faire face aux epreuves". Dans ma sanisette, c'était ce que, assise, j'avais besoin de lire pour retrouver mon assiette ( = être  assis, et "assiette" ça rime toujours). De retour chez moi, j'ai écrit la phrase sur un papier et commenté.  Une épreuve = une opportunité. Une opportunité pour pratiquer. Une opportunité pour pratiquer = une opportunité pour être plus libre, pour être plus heureux. Dans une sanisette,  la voix du maître peut se faire entendre, comme un nénuphar qui naît d'un étang bourbeux. Une voix piaillante et disharmonieuse, peut être la voix du maître,  déguisée,  venue pour nous éprouver dans notre confort, nos marques trop bien établies,  afin de s'asseoir plus profondément dans la paix. Rien ne doit troubler la paix. Rien ne peut me voler le choeur matinal et parfait des oiseaux. L'ensemble suit son cours, à l'extérieur comme en moi. Il y a beaucoup de chemin à faire encore, autour de cette épreuve. 

J'ajouterai. La sanisette sage au bord du bassin de la Villette, je la rencontre quand je vais prendre, chaque jour, le darshan de Mme Cygne qui couve ses sept oeufs sur le radeau végétal du bassin de la Villette, depuis début mai. 34 jours de couvée, sans pratiquement bouger, sauf pour ramener des brindilles plus près de soi. Ça,  c'est de l'art de la patience. Si elle se lève avant, ses sept merveilleux cygnes en train de se former ne pourront jamais voir le jour. Le temps n'est pas venu. Voilà pour la voix piaillante du dehors, et j'ai raison d'attendre et de continuer à attendre en respectant les délais ordonnés  (dans l'ordre). Mais, pour moi, il est où l'art de la patience ? - Contenir ses émotions,  donc. Même si je n'aime pas trop le terme ( cela reste une sanisette, elle peut faire quelques erreurs dans les mots) : laisser se déployer le jeu des émotions et observer ce qu'elles drainent avec elles dans leur sillage. Et patienter : prochainement, je pourrai observer ce qui va éclore de cet oeuf, quoi que ce soit, être prête à tout. Le vilain petit canard peut se révéler être un cygne très  gracieux. Mme Cygne m'a donné de grandes leçons le matin, juste avant l'apparition de l'épreuve et de ma tempête personnelle.  Une leçon de force et de patience. Après une  nuit dans le froid, la pluie et un très  grand vent,  elle était toujours présente sur sa couvée, robuste en même temps que vulnérable,  à la merci de tous les dangers. Elle était très active ce matin -là,  elle se nettoyait et luttait pour maintenir sa stabilité face au vent, et sa chaleur, pour elle-même et sa couvée, toute son attention concentrée, gracieusement et tendrement, vers l'essentiel.

18 mai

Hier, je suis allée me promener dans la forêt de Fontainebleau,  comme bien d'autres humains. Il y avait du monde mais cela n' était pas gênant,  tout le monde était tranquille et heureux, cela faisait du bien de se retrouver parmi les arbres et de fouler la terre et le sable.

Je me suis demandée ce que pouvait faire Sylvain Tesson en ce jour-là.  Peut-être pas plus malin qu'un autre. Ou bien il s'est trouvé un coin tranquille connu que de lui-même,  ou bien il n'est sorti qu'à la nuit, ou bien il est resté dans son appartement parisien, ou bien il est parti à 160km. Ou bien il n'est pas plus malin qu'un autre.

22 mai.

Mercredi, je suis allée dans la forêt de Montmorency. Arbres, oiseaux, branches, tortues, château. Hier, je suis allée dans la forêt de Rambouillet. Pins, grillons, rhododendron, ponts, sentiers sablonneux en montagnes russes.

Aujourd'hui, quatre cygnes sur sept ont éclos.  C'était bien joli.

A midi, Olivier a fait une annonce :"Normalement,  à la fin de l'année,  je vais prendre une colocation avec Victor". Diable, ça c'est du déconfinement! Brrrrrr. Mme  Cygne, profitez bien de vos bébés.  Je me sens perdue. Comme une fin de vie.

25 mai

Les 100km. Hier, je suis allée en Normandie. A Amfreville-sur-Iton. Bucolique à souhait. Rivière,  champs de boutons d'or à perte de vue, coquelicots, champs de blé,  bois, ânes. 

Lundi prochain, tout va ouvrir, reprendre, très probablement. Je me suis peu entraînée au vélo pour pouvoir assurer cette reprise.

Bon, encore une ou deux forêts à 100km...

28 mai

Bientôt, une reprise d'une bonne partie de mes activités en présence...

Bilan de ces 3 dernières semaines :

Le côté éprouvant. Avec trois visages :

-  La voix discordante, se faisant entendre régulièrement et abondamment depuis le 15 mars, et de plus en plus fréquemment et discordant depuis le 11 mai. Très éprouvant. Gros travail avec tout cela, ressenti très pénible à affronter.

- Les travailleurs d'à côté, dirigés à distance par ma voisine. On dirait qu'ils ne viendront jamais à bout de ce mur porteur qui a dû trop en porter, depuis beaucoup trop d'années;

- Olivier, qui doit partir en colocation avec Victor à la fin de l'année. "Normalement". On verra ce que disent les normes, à la fin de l'année. Pas facile de laisser partir le grand canard, prêt à s'envoler.

Ces trois visages, c'est le côté inamical de la vie. Le dieu Shiva qui détruit. Sous ces visages, la vie semble ne pas m'aimer, se moquer de moi, vouloir me jouer des tours cruels et pervers.

La Douceur, portée par deux figures essentielles, pendant ces trois semaines :

- Les Cygnes. La maman Cygne, qui couvait depuis la fin avril, a fait éclore quatre adorables cygneaux. Toute la famille, bien protégée par papa Cygne, glisse majestueusement sur le bassin de la Villette, maintenant. Somptueux mais vulnérables ; un cinquième n'a pas survécu, deux oeufs n'ont pas éclos : Mme Cygne continue à les couver de temps en temps, mais les abandonne de plus en plus. Leur beauté éblouit les yeux et l'âme. Je vais les voir presque quotidiennement.

- Les forêts, à 100km autour de Paris. Délices. Odeur des pins, des chênes, de la terre.

Ces deux images, Cygnes et forêts, sont l'antidote aux mauvais visages. Je peux m'y ressourcer, y trouver force, paix, légèreté, sérénité, gratitude.

Je mérite la paix. Ne jamais oublier cela. Ne jamais oublier d'être heureux.

30 mai

Retour aux Buttes-Chaumont. 

La vie s'amuse. Mes deux figures douces. La première : les cygnes. Un cygneau est décédé entre hier soir et cet après-midi,  j'ignore comment. Ils sont si vulnérables,  malgré les soins très attentifs de leurs parents et la force de M. Cygne qui sait se montrer terrible dès que l'on s'approche de ses petits.  Cela n'a pas suffi. J'espère que les trois autres survivront. Les parents se donnent tant de mal. La petite troupe a l'air un peu épuisée.  Tout cela crève le coeur. Et je ne pourrai plus me reporter à leur image pour y trouver douceur et réconfort. 

Maître Dogen : "Les fleurs tombent avec nos regrets. L'herbe pousse à notre déplaisir "

La deuxième figure douce : les forêts. Quant à elle,  la voiture est au garage depuis mardi. Il faudra se passer de forêt demain et rester à  Paris.

Il faudra aller chercher plus profondément la paix.

Ce soir, je vais manger de la glace au chocolat.

Ps : les jeux de la vie. Au moment de publier cette mise à  jour, on m'annonce : "Je vais chercher la voiture, elle est prête ". Cela ne fera pas ressusciter le cygneau, mais demain, il devrait y avoir forêt.  Je mangerai de la glace au chocolat tout de même,  ce soir.

1er juin.

Hier, retour à la forêt de Fontainebleau, dans un coin inhabituel. Très beau et sauvage. Des endroits avec pas mal de monde, mais aussi des chemins, presque seuls Cela sentait merveilleusement bon. On était clairement mieux là que sur les quais de la Seine. Olivier nous a honoré de sa présence.

Finalement, les trois semaines qui viennent ne devraient pas être différentes, au niveau de mes activités , aux trois semaines qui ont précédé. Peut-être juste reprendre plus complètement les cours particuliers. Et puis, les surprises, qui peuvent être grandes

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Journal de confinement

Journal, depuis ma grotte parisienne.

Je propose ici, mon journal de confinement, tenu au jour le jour.

Que fais-je de mes journées?

Comment, peut-être, au fil des jours, ce retranchement forcé me transforme, transforme mon ressenti.

Je vous présente ma grotte parisienne : un appartement parisien 3 pièces de 45 m2, où nous vivons à trois : mon mari Alberto, mon fils Olivier 19 ans, et moi-même.

Il est situé dans le 19ème, près de la place des fêtes, dans la très bien-nommée rue des solitaires ( mais comme me l'a fait remarquer , un jour , un pharmacien : " Bon, s'ils sont plusieurs, c'est qu'ils ne sont pas si solitaires que cela!"). Il est à côté d'un immeuble avec un petit jardin ; ma chambre est de ce côté et j'entends très bien les oiseaux ; le salon et l'autre chambre sont côté rue, une rue vivante, mais sans trop de voitures ( quasi piétonnière depuis 3 jours), face à des immeubles de plus grand standing avec des balcons : on peut aplaudir avec les voisins, à 20h. Il est à 10 mn à pied des Buttes-Chaumont: le parc est fermé, mais je fais ma promenade quotidienne en en faisant le tour et je peux observer les arbres en fleurs et les oiseaux.

J'ai arrêté tous mes cours de yoga ( je n'aurai aucun revenu pendant tout le temps de l'interruption et aucune compensation). Alberto, cuisinier, est en congé jusqu'au 15 avril (RTT, puis chômage partiel) ; Olivier est étudiant en anthropologie à Nanterre, et étudiant en piano au conservatoire (3ème cycle) : tout cela est fermé pour lui. Nous vivons donc  notre aventure-confinement ensemble.

Jour 1 : mardi 17 mars.

Mise en jambes : il va falloir s’habituer à ralentir progressivement le rythme. En temps ordinaire, en dehors de donner mes cours de yoga collectifs et particuliers, chaque semaine, je prends : 4 cours de danse, un ou deux cours de karaté, trois ou quatre cours de yoga.

Alberto et moi avons fait notre promenade, le matin, avant le confinement : 1h30 jusqu’au Canal Saint-Martin.

Midi : le confinement commence. En bas, dans la rue, ça continue à grouiller pas mal ; deux jeunes s’installent sur le muret, en face, pour fumer en bavardant (ils y seront encore à 16h...).

Après-midi : je lis un peu Sylvain Tesson. J’ai fait ma petite réserve de livres de Sylvain Tesson, quelques jours auparavant, en prévision, et je ne lis pratiquement que cela depuis deux mois : il me fait voyager et m’aère l’esprit par l’expression claire, intelligente, poétique, simple et souvent drôle de ses ressentis. SI vous ne l’avez pas encore lu, je vous le recommande beaucoup, particulièrement Voyage en Sibérie, très de circonstance : Tesson y tient le journal d’une expérience de 6 mois dans une cabane solitaire dans les bois, dans les conditions hivernales très difficiles de la Sibérie. En ce moment, je lis L’Axe du loup : Tesson y tient le journal d’un itinéraire qu’il a suivi pendant un an à pied, en vélo ou à cheval, sur les traces d’un évadé du goulag, de la Sibérie jusqu’en Inde.

Puis j’ai regardé un peu les mésanges ( comme Tesson dans sa cabane), en me penchant à la fenêtre.

Puis j’ai fait une heure de yoga, tranquillou, avec beaucoup de pauses en savasana : j’ai fait ce qui me  dénoue émotionnellement, ce que j’ai besoin d’entretenir et ce que j’ai besoin d’améliorer.

Puis j’ai joué un peu de guitare, pendant une demi-heure : les deux morceaux de Paco de Lucia que j’ai besoin d’entretenir. Pas encore assez de feu pour mettre en place quelque chose de nouveau.

Puis j’ai lu un peu les news en écoutant Paco de Lucia.

Alberto peint toujours beaucoup, il a installé son chevalet dans le salon et y passe ses après-midi. Olivier "fait ses choses" dans sa chambre ; à l'oreille, le piano semble occuper une bonne partie de ces choses. Comme dirait un artisan passé à la maison, il y a quelques mois : "C'est la maison des sportifs et des artistes"

20h : nous avons applaudi les médecins avec les voisins, puis j’ai dansé un peu, fenêtres ouvertes, sur la musique du voisin d’en face, fenêtres ouvertes également.

Repas. C’est Alberto, cuisinier, qui fait tout : je suis nullisime en cuisine.

Puis nous avons regardé un film médiocre à la télé, pour se distraire et partager (nous n’avons pas fait exprès de le choisir médiocre, nous n’avions pas d’idées).

Un peu de Sylvain Tesson, encore,  avant de faire de beaux rêves.

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Jour 2. Mercredi 18 mars.

Levée à 7h. Petit déjeuner.

Puis une demi-heure de méditation.

10h30 : promenade de trois quarts d’heure, en solitaire (comme demandé), autour des Buttes Chaumont. Je suis un peu contrariée de voir beaucoup de personnes pas vraiment dans les rails par groupes de 2 3 ou 4, moi qui me donne la peine de tout faire bien. Les arbres sont en fleurs, les fleurs chantent à tue-tête. J’ai pris beaucoup de photos.

Retour : vaisselle, ménage, désinfection de tous les supports communs.

Repas.

14h. Deuxième promenade. Je suis sortie seule, mais j’ai retrouvé Alberto 5 mn après ; après une petite résistance, j’ai consenti à continuer à deux : après tout, tout le monde fait comme cela, et nous faisons tout bien, nous restons à distance (en fait nous faisons toujours comme cela lol). Encore le tour des Buttes Chaumont, puis nous continuons vers la rue Mouzaïa et revenons par les petites ruelles avec villas : on y a l’impression d’être en dehors de Paris alors que la Place des fêtes est tout de suite là, à 3 mn à pied ;  les personnes jardinent leurs petits plants, les arbres sont magnifiques. Ensuite, je découvre plusieurs squares, derrière la place, dont j’ignorais même l’existence : arbres en fleurs de nouveau, quelle merveille ! En fait, avec ce confinement, je pensais rater l’éclosion du printemps que j’attendais tant, alors que, peut-être,  je vais le voir, le sentir et l’entendre davantage que d’habitude car, finalement, en temps ordinaire, je suis assez « confinée » dans des studios et dans le métro. Sur la place, il y a quelques personnes, pas vraiment dans les rails encore, à se prélasser au soleil, ou deux personnes sur un banc à manger un sandwich : j’espère qu’ils viendront faire un peu des rondes par ici, sinon ce sera rapidement comme dimanche dernier (mon dieu ! si proche et une toute autre vie !) : pique-nique familial et bronzettes. Avant de rentrer, je reste un peu à regarder les oiseaux du jardin d’à côté : je suis toujours étonnée de voir de grosses tourterelles perchées sur des branches très fines. Un sentiment de paix, la chance d’habiter dans ce coin de Paris, dans cette rue, à côté de ce jardin, en ce printemps, faisant une pause de tout ; oui des gens meurent, moi, peut-être demain, mais c’est toujours le cas ; en ce moment, je suis vivante, et je profite de ce bout de printemps, les oiseaux, les fleurs, les arbres, le soleil, se laissent voir, même en plein Paris.

16h : une heure de yoga.

Pendant la relaxation qui suit ma petite séance, le sentiment de paix, de plénitude et de reconnaissance grandit. Je me sens en sécurité. Pendant que l’humanité est forcée de prendre une pause, la planète se repose et se répare, l’air n’a jamais été aussi peu pollué, les pêcheurs ne peuvent plus pêcher, les chasseurs ne peuvent plus « prélever » (quel mot affreux !) de sangliers, l’herbe des buttes Chaumont pourra se reposer plus longtemps. Et moi, je profite de ce repos. J’adresse un grand merci à je ne sais quoi.  Certes, je ne gagne plus du tout d’argent et je n’aurai, pour ma part, aucune compensation mais, dans 3 ans, il n’y aura plus aucune trace de cette perte financière tandis que ce sentiment de paix qui est là restera en rappel dans mon ressenti.

    Puis je fais 20mn de barre de danse (dans l’espace de 2m2, posant ma main là où je peux), allant à l’essentiel, penser surtout à garder des pieds forts.

     Puis un peu de guitare.

    Puis consulté  un peu les nouvelles et mes messages. Puis, un moment d’écriture pour ramasser, comme ici, ce qui est vécu et ressenti. Tout cela en écoutant un concerto de Rachmaninov.

20h : applaudissements, un peu de danse et repas

Jour 3 : jeudi 19 mars

Rien de bien nouveau au niveau de mes activités du jour. J’ai seulement ajouté quelques zukis et bunkais de karaté à ma pratique corporelle de l’après-midi. Il y aurait beaucoup  de travail. A mettre en place progressivement (car nous sommes partis sans doute pour 6 semaines). Je ne voudrais pas tout perdre du beau travail fait pendant des mois en yoga, en danse, en karaté. Mais nous sommes dans une dynamique de perte, de beaucoup de choses. Laisser partir, et quand il n’y a plus rien du tout, qu’est-ce qu’il reste ? qu’est-ce qui est là, toujours ? C’est cela le vrai chemin. Pour le moment, pas envie de me dépouiller ainsi, pas prête encore pour cela, et toujours dans une dynamique de m’entraîner, garder mes acquis et même aller plus loin. Je suis là- dedans depuis que j’ai 3 ans, même quand je médite (méditer de mieux en mieux, quelque chose dans ce genre : qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? rien du tout, vraiment). L’occasion de laisser partir, est-ce que je la prendrai, est-ce qu’il faut la prendre ?

Jour 4 : Vendredi 20 mars.

C’est le printemps, et il fait très beau. Les oiseaux sont toujours aussi joyeux.

Mais les humains sont plus tendus que la veille. Les news ne sont vraiment pas bonnes, et le parisien indiscipliné s’est fait engueuler par tout le monde. Il y a pas  mal de tensions, provinciaux contre Parisiens, employés contre employeurs et vice-versa, population contre gouvernement et vice-versa, prolétaires contre bourgeois. Rien de neuf, bien sûr, mais, depuis hier, ces nœuds se sont serrés : il faut trouver un responsable, il faut trouver un con qui comprend rien et qui se conduit mal.

En promenade matinale, à 9h, le nombre de tousseurs, racleurs, éternueurs, renifleurs a triplé, et, pour beaucoup, ne font pas attention. Marcheuse, je n’ai fait que slalomer entre les joggeurs racleurs pour garder la distance et cela n’était guère agréable. Je me retrouve un peu dans la même situation que pendant les grèves : le piéton qui doit regarder dans tous les sens pour éviter vélos, bus, taxis, voitures, trottinettes qui débouchent de partout. Sauf que maintenant, l’enjeu est plus vital. Il faudra sans doute que je renonce à mon itinéraire autour des Buttes Chaumont où il y a trop de joggers, et trouver un autre itinéraire moins couru.

Bref, j’aurais aimé écrire des choses plus ensoleillées, mais moins de sérénité depuis hier après-midi. Une vague. Attendons, une prochaine vague, différente.

Samedi 21 mars.

Levée à 6h30. Petit déjeuner. Puis Méditation d'une demi-heure.

Il fait très frais et couvert. Perdu presque 10°

9h30 : promenade du côté du parc de Belleville, partant de la rue Pradier et revenant par la rue des cascades.

Le parc de Belleville, bien que je sois passée plusieurs fois devant (et une fois dedans, paraît-il), je ne l’avais jamais vu vraiment. De l’esplanade, on a une vie panoramique sur tout le grand Paris, la tour Eiffel, la tour Montparnasse; sur le côté, beaucoup plus localement, sur l’église de Ménilmontant. En empruntant le petit passage qui longe le parc en direction de la rue des Couronnes, il y a de belles plantations de fleurs ; en bas du passage, un espace d’arbres et de friches ; j’adore voir des friches dans Paris : il y a encore de la place pour une vraie nature dans certains coins de Paris. Rue des cascades, il y a des petites cours avec de beaux arbres ; ce qui me met plus à l’aise qu’avec les petites villas du quartier Mouzaïa,  c'est qu'ici, ce n’est pas luxueux, c’est le moins que l’on puisse dire. Vu à fenêtre, un joli panneau : «Coucou, les gens, vous nous manquez ! »

   Pour le reste de la matinée, j’ai fait un grand ménage sous le lit  car, hier soir, une araignée est venue sur mon lit et jusque sur mon visage pour me dire : « C’est cool, sous ton lit avec ces cartons et la poussière, j’ai installé ma famille ! ». Je l’ai virée du lit, mais au matin, je l’ai trouvée sous mon drap du dessous ! Elle a dormi avec moi ! Ce n’’était pas vraiment une toute petite araignée ! Je l’ai virée dehors, sur le toit de la maison dédiée aux oiseaux ; en faisant le ménage sous le lit, j’ai rencontré un de ses bébés : il est allé la rejoindre. Je n’avais pas encore pris la décision de nettoyer à fond ce dessous de lit, car c’était le terrier de feu mon lapin, je ne voulais toucher à rien. C’est fait.

   Dans l’après-midi, yoga et petite barre de danse.

   Puis une deuxième courte promenade.

   Oui l'activité-se-dégourdir-les-jambes e se mue pour moi, en promenade plaisante où je profite du printemps, où je découvre mon quartier d’un autre œil. Je revendique le droit à trouver plaisir à mes sorties, du moment que je le fais avec toute précaution et sans ostentation, et rien que  de ce que je fais ne peut contribuer à la propagation de qui-vous-savez

Dimanche 22 mars 

 A l’heure où j’écris , il fait beau à ma fenêtre  ; il y a du soleil et les oiseaux chantent, et je ne trouve pas motif à m’attrister et à m’inquiéter, pour ce matin.

Mardi 24 mars

Tout va bien. Il fait beau et un froid revigorant. Pour le moment, je n'introduis que quelques variations à ma routine quotidienne, je n'ai rien entrepris de nouveau, et aucun ennui ne s'est profilé

Mercredi 25 mars

Ce matin, à 9h30, j’ai fait mes bunkais de karaté sur le terrain de pétanque, en face des Buttes-Chaumont.

Jusqu’à présent, je me sentais très timide pour faire cela : peur des regards, des moqueries.

C’est la première fois qui coûte, maintenant cela ira tout seul.

Tout de suite, les joggers ne sont plus passés près de moi, et j’étais concentrée sur ma pratique. Les Buttes Chaumont sont le lieu habituel des pratiques étranges par des personnes étranges, particulièrement les pratiques asiatiques. Ma pratique n’a rien d’étrange, peut-être juste un peu surprenante venant d’une personne comme moi. Mais, après tout, ce n’est pas mal ce que je fais et il n’y a là rien de moquable ; s’il venait à l’idée à ceux du balcon de regarder, pourquoi pas, cela leur ferait une distraction. Donc, c’est bien, cela, c’est mis en place, et je sais maintenant où et quand pratiquer mon karaté quotidiennement. Ce n’était pas commode de faire cela sur du gravier, avec des baskets et un anorak et des personnes autour, mais, dans certaines écoles, les japonais font bien pire que cela. Je me préparais pour le passage de grade du 3ème dan, qui était prévu le 25 avril ; vraisemblablement, ce sera annulé : nous serons encore en confinement. J’espère que la fédération le reportera avant juillet, que je sois débarrassée de cela avant l’été.

Autres projets annulés. Nous devions partir en Andalousie, le 11 avril. Nous sommes confinés, ils sont confinés, le vol est annulé (et pas remboursé…). En Andalousie, je parraine une magnifique louve blanche, Nukka, depuis 6 ans. Elle vit une vie heureuse, dans un très  beau parc de loups, dans les collines andalouses. C’était l’occasion d’aller la voir une dernière fois, car elle est très âgée (13 ans ; l’espérance de vie des loups, c’est comme celle des gros chiens, et aucun de leurs loups n’a dépassé les 13 ans). Je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de retourner en Andalousie, mais je doute qu’elle soit encore là. Cela m’attriste beaucoup : cette louve est très chère à mon cœur. Nous devions partir aussi aux Etats-Unis, dans l’Ouest,  tous les trois, cet été. Je doute que cela soit possible. Je ne suis jamais sortie de l’Europe, et Olivier doit partir au Pérou, pendant un an, le 15 août, avec Erasmus : c’était donc  l’idée de faire un dernier voyage ensemble, plus beau encore que tous les nombreux autres que nous avons faits ensemble, à travers l’Europe. J’espère qu’Olivier pourra partir au Pérou, même si cela peut être légèrement différé d’un ou deux mois : tout son effort et sa pensée sont tendus vers cela depuis des mois. Les humains font des projets. La vie suit son cours, son rythme, ses cycles, et balaie tout cela avec indifférence. Se dépouiller de cette habitude à s’accrocher à des projets comme s’ils étaient des ordres.

Vendredi 28 mars.

 Au 11ème jour, les journées se déroulent suivant toujours une même routine qui s’est installée. C’est un peu "le jour de la marmotte" qui se répète, avec seulement quelques petites variations.

Je me réveille très tôt, comme toujours, entre 4 h et 6H. Je déjeune. Si je me suis réveillée très tôt, je me recouche ensuite pour me relaxer dans mon lit, il m’arrive de me rendormir un peu. A 6h, j’ouvre la fenêtre, en restant bien au chaud dans mon lit, pour écouter le premier concert des oiseaux, ils sont nombreux et variés. Il va falloir que j’apprenne à un mettre un nom et une image sur chaque instrumentiste et soliste.

6h30 une demi-heure de méditation, puis pranayama.

9h, je sors pour aller faire mon entraînement de karaté sur le terrain de pétanque en face des Buttes-Chaumont.

 10h, je trouve un coin de l’appartement à astiquer à fond et à ranger. Puis il me reste souvent du temps pour messages, news, lecture avec de la musique (ce matin, concerto de Aranjuez avec Paco de Lucia à la guitare)

Repas. Puis consultation des news.

14h, je pars avec Alberto en promenade. Quelle chance d’habiter ce coin du 19ème ! (il n’est pourtant pas très réputé auprès de beaucoup de personnes). Il est à part, en hauteur, et il reste quelque chose de l’ancien village ; il y a la présence des Buttes-Chaumont bien sûr, mais aussi plein de recoins avec des petites maisons, des petites rues, des belvédères avec des vues superbes sur Paris, beaucoup d’arbres, d’oiseaux, de fleurs, de chats.

16 h, le moment de mes pratiques : yoga, danse, guitare.

18h, j’ouvre la fenêtre et m’assois bien emmitouflée devant la fenêtre pour écouter le concert du soir des oiseaux.

18h30, news, lecture, écriture avec musique. Puis repas et applaudissements, conversations.

Puis, nous regardons un film à trois ; en ce moment une série, « Better call Saul » : c’est simple, assez drôle, divertissant. Juste 1h. Puis lecture (Sylvain Tesson, en ce moment, encore et toujours). Extinction des feux entre 22h30 et 23h30. Nuit paisible.

Moi cela me va vraiment très bien. J’avais grand besoin de cette pause, cela devenait lourd d’aller et venir toute la journée et soirées. Ce qui sera difficile, ce sera de reprendre. Rien ne me manque, juste triste de ne pas avoir pu aller en Andalousie voir une dernière fois ma chère louve Nukka.

Peut-être que cette routine immuable va varier dans la durée, des choses qui s’ajouteront, ou peut-être qui se retrancheront (peut-être juste manger et regarder et écouter les oiseaux…)

Dimanche 29 mars

Aujourd'hui ma très chère louve andalouse, Nukka, est décédée. Finalement, même si mon voyage avait été maintenu, je n'aurais pas eu le temps de la revoir une dernière fois. C'est un jour très spécial pour moi, endeuillé de ma petite reine blanche. Mon coeur pleure.

Samedi 4 avril

Cela fait presque une semaine que je ne suis pas passée par ici : c’est que je n’ai pas le temps, je suis carrément surbookée :D Quelque chose est venu bousculer la petite routine dans laquelle je m’étais installée : une demande de cours de yoga en ligne s’est manifestée de la part de certains élèves, à laquelle j’ai donné suite. Cela demande beaucoup de gestion, d’organisation, de préparation, avec un outil auquel je ne suis pas habituée. Du même coup, la douce ataraxie dans laquelle je me reposais a laissé la place à un petit survoltage : la veille du premier cours, je n’ai pas du tout dormi ; tous les services sont restés allumés toute la nuit, j’étais un peu comme mon ampli qui, depuis 3 semaines, ne peut plus s’éteindre, à moins qu’on ne le débranche. Au début, il y a eu protestation des cellules nerveuses : « Quoi ?! il se passe quoi, là ? on était peinardes, on n'avait rien demandé ! ». Puis, un accueil : oui, après un petit repos, on ne peut s’installer nulle part, il faut avancer avec le flux de la vie, il y a des choses à apprendre et connaître, et ce n’est pas forcément celles auxquelles je m’apprêtais au fond de mon lit (comme apprendre les noms et la vie des oiseaux, des fleurs, des arbres). En ce moment (et toujours, en fait), il y a besoin de tout le monde, avec ce qu’il sait faire. Je ne sauve pas des vies, je ne tiens pas un commerce « essentiel » (on peut survivre sans yoga et sans méditation), mais en cette période d’inquiétude et de confinement, oui le yoga est demandé et est le bienvenu. CQFD. Donc de belles choses à découvrir, là où je ne les attendais pas. Tant mieux.

Je continue une partie de ma routine quotidienne : les promenades, la méditation, mes pratiques de yoga et danse ; mais la gestion descours en ligne vient prendre sur certaines activités. En premier lieu, la consultation des news, presque réduite à rien, maintenant : je  n’ai jamais été très inquiète au sujet de M. Virus (un peu, quand même, surtout au début), mais là le monsieur est complètement relégué au lointain, comme dans un univers de SF. Cela prend aussi sur la lecture, la guitare, et aussi  l’écriture, donc. Et aussi le ménage : ça c'est un peu plus embêtant, j'avais pourtant bien commencé avec un coin à astiquer par jour... Bon, les choses vont trouver à s'équilibrer et s'organiser. Soit.

Aujourd'hui, il fait très beau, et les températures se sont bien radoucies. Très bien:  on va pouvoir ouvrir la fenêtre, de nouveau !

Mardi 7 avril

Creux de vague, ce matin. Un peu découragée. Laisser passer la vague. Arrêter de m'agiter, de nouveau. Se poser, se reposer, revenir vers l'intérieur. 

Ce matin, j'écoute les valses de Chopin, dans mon lit, en lisant Sylvain Tesson. Il y a plein de soleil dans ma chambre. Alors M. Virus peut bien se la péter...

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Cet après midi, joie,  j'ai vu les premiers papillons, une dizaine de papillons blancs qui batifolaient dans l'herbe aux Buttes-Chaumont, tout étonnés de savoir voler.

Vais-je me transformer comme eux?

Vendredi 10 avril 

Hier matin, j’ai nettoyé la cuisine. Elle ne fait que 2m2 mais My God ! ça m’a pris toute la matinée :  il y avait des familles de crasseux installées là depuis des lustres qui se sont demandé ce qu’il leur arrivait (« Non pitié ! Pas d’expulsion pendant le confinement ! »). Il va falloir que je trouve moyen à organiser mon temps, après le confinement, pour ne pas laisser la saleté s’installer comme cela.

Les cours de yoga en ligne se passent bien. Il y a encore à améliorer, mais, globalement, les personnes sont très contentes. Cela me prend maintenant moins de temps à organiser, j’apprivoise l’outil. J’ai converti ma famille. Alberto fait ses cours de karaté pour enfants avec zoom. Olivier, plus long à convaincre, va faire un cours de piano avec Skype avec un de ses élèves. C’est bien, cela ouvre notre champs relationnel hors de notre petit cercle, et nous restons dans le flux donner-recevoir.

Les promenades sont belles. Il fait incroyablement beau depuis le début du confinement. C’est un des plus beaux printemps que j’ai connu. Les arbres en fleurs explosent. Au bout d’une rue méconnue (encore oublié son nom, c’est bien comme cela elle reste méconnue et rien que pour moi…), il y a une vue sur le Sacré-Cœur, peut-être la plus belle de Paris.  Bon je trouve cette meringue assez moche, mais l’ensemble est très beau ; cela fait comme un diptyque : en face, la Meringue et sa vigne ; côté 19ème, il y a un vallon très vert et cultivé, avec des vignes également, des ruches, des plantes aromatiques. C'est un quartier hyper tranquille, seulement connu des riverains qui y ont des petites maisons (et aussi de quelques fumeurs de joints qui y sont bien tranquilles). Il se mérite : il faut monter de nombreuses marches pour y accéder. Oui, voilà,  la butte Bergeyre.

Dimanche 12 avril

Pâques. Les cloches de l'église Saint-Jean Baptiste de Belleville,  c'était beau. Cet après midi,  il a plu,  j'ai fait ma promenade sous la pluie. Hier, c'était le jour des cerisiers roses, aujourd'hui c'était le jour des lilas odorants. Parfumerie dans la rue. Il y avait du vent : au retour,  des milliers de  pétales roses jonchaient le sol. Les cerisiers perdent leur parure, beauté éphémère.  A l'année prochaine.

Lundi 13 avril

Depuis que les joggers sont interdits entre 10h et 19h, les promenades sont bien plus agréables. D'un autre côté, quand je veux faire mes katas et bunkais de karaté, entre 9h et 10h , il y a bien plus de joggers qu'avant et ce n'est pas évident de trouver mon espace. J'ai trouvé un autre lieu, bien plus tranquille mais moins discret. Ou bien, un jour, peut-être essayer de le faire à la japonaise, entre 4h et 5h,  et peut-être parsemer le terrain de clous ou de bouts de verre, pour plus de fun...

Ce matin, les cerisiers continuent d'abandonner toute leur parure au sol pour faire des tapis roses. Il y a un petit peu de vent, les pétales volent, on se croirait dans un Miyazaki. Dans trois jours, il n'y aura plus rien sur les arbres. Je trouve cela un peu triste. Comment on s'accroche aux choses, alors que les fleurs et les arbres ne le font pas. L'arbre n'est pas triste : il a fait son travail, maintenant il passe à autre chose. J'ai ramassé quelques fleurs, je les ai mises à sécher dans un bol tibétain. Ces arbres m'ont fait passer trois magnifiques semaines. Maintenant, je vais regarder les lilas.

Samedi 18 avril

Bonne épreuve pour moi cette semaine : depuis mardi,  ma voisine a fait reprendre chez elle les gros travaux très bruyants commencés en janvier. J'ai 0 tolérance au bruit, même en temps ordinaire, alors là... la vie a trouvé mon point faible. Ce sont de gros bruits, démolition de murs etc... Le confinement qui m'avait été très  doux jusque-là ;  d'un seul coup , comme si tous les nuages d'orage s'étaient accumulés au-dessus de ma tête.  Ma voisine habitant chez sa soeur pendant ces travaux, contactée par message, n'a montré aucun mouvement d'effort, augmentant encore par là mon refus et ma rébellion.  Le lendemain,  en promenade, me sont venues tout un tas de belles pensées philosophiques d'acceptation (la conscience très  vive que refuser ce que je ne peux pas changer me prenait beaucoup d'énergie ); mais chez moi, sous les coups de marteau, toute cette philosophie se dissolvait  en un NON! Mais, pour ne pas dissiper encore plus d'énergie,  je ne vais pas ajouter au refus, le refus du refus. Aujourd'hui, trêve : ils ne sont pas là,  et demain non plus. Nous verrons lundi ( mais v'là t'y pas que le voisin du dessus, qui tape je-ne-sais quoi depuis des années, se met à taper à leur place). L'humanité ne pourrait-elle pas chanter aussi joliment que les oiseaux, plutôt que se plaire  à faire du bruit en faisant des travaux qui ne servent à  rien? Non, apparemment,  elle ne peut pas.

Dimanche 19 avril

11h30. Beau dimanche calme et ensoleillé qui commence très bien. Profitons bien.

Jeudi 23 avril

Lundi, j'ai vu la première coccinelle.

Mardi, une bande merles, dans l'herbe, aux Buttes-Chaumont.

Mercredi, un petit chien s'est introduit dans le parc des Buttes-Chaumont en passant sous la grille. Il se roulait dans l'herbe et était fou de joie. A l'entrée de la villa Claude Monet, un monsieur (peut-être habitant dans la rue), s'était assis sur un petit siège avec sa guitare. Il chantait un blues avec une très belle voix. il était avec un petit enfant. Les marronniers des Buttes-Chaumont étaient immenses, se déployaient par dessus les grilles, pour faire une voûte au-dessus de la rue de Crimée et de l'avenue Simon Bolivar; leur floraison était à l'apogée de leur beauté, les marronniers à fleurs blanches s'étiraient pour aller saluer les marronniers à fleurs rouges, de l'autre côté de la rue. De ma fenêtre, j'ai vu M. Et Mme pie sur le toit d'en face, vaquant à leurs affaires. Mes cours de yoga en ligne fonctionnent bien, l'outil devient familier, je peux affiner et me rapprocher de plus en plus de la qualité des cours en présence. Les élèves sont nombreux, contents et très réguliers.

Jeudi, les fleurs des marronniers commencent à tomber, il pleut des fleurs.

Cela sent le déconfinement. Je n'ai pas envie de retourner à l'école. Pourtant, après avoir su confiner, il va bien falloir savoir déconfiner, maintenant. Encore un peu de temps avant d'avoir à repartir à droite à gauche toute la journée.

Lundi 27 avril

Depuis quatre jours, le retour des moustiques. Après le bruit, mon deuxième ennemi. En fait, ce sont deux ennemis alliés, car ce qui me gêne chez les moustiques, ce ne sont pas leurs piqûres, mais leur bzzz dans les oreilles, pendant la nuit. J'ai acheté, pour les chasser loin de moi, des huiles essentielles de citronnelle et de géranium. Beurk ! je comprends qu'ils détestent l'odeur. Et j'ai aussi acheté deux géraniums pour mettre à ma fenêtre : s'ils n'arrivent pas à les éloigner, ils feront les jolis.

16h, orage. Nous sommes partis pour 15 jours de pluie presque non stop, je crois, pour terminer ce confinement. Ce sera beaucoup moins bien pour les promenades, mais après 6 semaines d'un grand soleil sans aucune pluie, les arbres et les fleurs, qui ont fait mon bon plaisir, ont très soif, à leur tour ! Et les oiseaux, chanteront-ils encore avec la pluie ? - j'en doute.

Cela sent de plus en plus le déconfinement, de plus en plus de monde et de voitures dans les rues. Cela m'embête : je n'ai pas du tout fini tout ce que j'avais à faire. Je ne sais pas reconnaître un chataignier, je ne reconnais pas quel oiseau chante ; j'ai nettoyé l'appartement, mais je n'ai rien rangé : il y a un placard où tout s'écroule quand on l'ouvre, on dirait le placard à Gaston Lagaffe

1er mai

Ce matin, je suis partie en promenade à 7h. Pendant 1h30. Jusqu'au bassin de la Villette, puis Butte Bergeyre. On entend mieux les oiseaux à cette heure-là,  moins de voitures et un peu moins de joggers. Mais encore trop : il faudrait partir à 6h, aux premières lueurs de l'aube. Les oiseaux commencent à chanter à 5h 30 ; c'est l'heure à laquelle je me suis levée,  donc, c'est faisable. A refaire donc, en mieux.

Des tapis de fleurs de marronniers au sol (mais il en reste encore pas mal aux arbres), les lilas et les roses sont beaucoup moins beaux qu'hier, apparemment pas très heureux de la journée de vent et de pluie d'hier. Toutes ces fleurs au sol ou qui commencent à fletrir, ce ciel gris et ce vent, me rendent assez mélancolique. On dit le joli mois de mai, mais je trouve mars et avril bien plus glorieux, quelles fleurs vont éclore,  en ce mois de mai? Surprise ? En plus de cela, ou lié à cela, depuis 3 jours, l'ambiance familiale est devenue très grise et venteuse également ; nous faisons nos promenades séparément.  Gros creux de vague. 

Il y avait de petites cerises sur le cerisier de la rue Édouard Pailleron : c'est la bonne nouvelle d'aujourd'hui. J'ai failli ne pas faire ce détour,  mais j'ai voulu aller prendre des nouvelles de lui depuis qu'il avait perdu ses fleurs.

Je ne suis pas autorisée à reprendre mes cours en présence dès le 11 mai. Tant mieux, je ne me hâte pas de retrouver les transports, et les cours en ligne fonctionnent très bien et sont agréables à vivre. Je vais pouvoir faire la reprise très progressivement,  ce que je souhaitais. Le lundi 11 mai ressemblera, pour moi, comme deux gouttes d'eau au dimanche 10 mai, sauf que je vais faire une maxi promenade sans regarder l'heure et sans papier dans ma poche. Et puis Paris aura retrouvé probablement une grande partie de son bruit. Ou pas. Les oiseaux, il faudra aller manifester.

Samedi 2 mai

Aujourd'hui, je suis allée me promener un peu au-delà du périmètre : le bassin de la Villette, puis en continuant un peu sur le quai de la Loire, jusqu'à l'entrée du parc de la Villette, à l'accès barré par de grandes grilles. J'ai vu un cygne couver sept énormes oeufs. Il s'est relevé un instant pour les arranger mieux, il a rassemblé longuement autour de lui des brindilles et du duvet. Comment cette future maman a t-elle appris à faire cela si bien? Elle m'a rappelé feu ma lapine blanche comme un cygne  (stérilisée à l'âge de 4 mois) qui faisait chaque jour jusqu'à ses derniers jours de mamie très âgée, d'énormes nids de foin pour ses futurs lapereaux. Nous ne faisons pas cela si bien. J'ai vu aussi un couvert qui se laissait aller joyeusement avec le courant. Je n'avais plus vu de couvert depuis tout ce temps, cela m'a fait bien plaisir de revoir ce très sympathique animal. Il y avait du monde dans les rues, comme un week-end de beau temps. Les gens, il faudrait nous ouvrir les parcs, et nous laisser partir là  où on veut pendant le week-end de l'Ascension : ça va, on est grands, on a compris le message, mais on a assez donné. Ouvrez la cage, maintenant.

Dimanche 3 mai

Je suis allée me promener à 6h ce matin. Personne dans les rues, des lumières aux fenêtres, des télés allumées, déjà.  Concert d'oiseaux. J'ai croisé les premiers joggers à 6h25, à 7h30 ils sont tous là.  Essayer de partir plus tôt,  à 5h30, aux premiers pépiements d'oiseaux. Je suis retournée voir le cygne d'hier : il était toujours aussi soigneux pour améliorer son nid, ses petits vont être gâtés, j'espère que tout le monde va arriver à bon port.

En rentrant, j'ai nettoyé la salle de bains. J'ai délogé deux araignées.  Une troisième, plus grosse et plus expérimentée, a réussi à déguerpir dans un coin inaccessible. Inaccessible, ça ne l'est jamais vraiment. J'ai remis à Demain la tâche d'accéder à ce coin inaccessible,  en recommandant bien  à Demain de ne pas confier cette tâche à Jamais. Mais ce Demain n'est pas très consciencieux avec ce qu'on lui confie.

Lundi 4 mai

Je suis allée me promener à 5h30. Oui, c'est la bonne heure. Premiers pépiements à 5h15. Puis le concert avec solistes monte en puissance de 5 h30 à 5h45, pour ensuite repartir descrescendo. C'est somptueux et cela vaut tous les concerts à la Philarmonie.

6 h, je suis allée rendre visite au cygne pour avoir son darshan. C'est très touchant et gracieux. Si fragile, il est à la merci de tous les dangers. J'espère que tout va bien se passer pour eux. 

Je suis rentrée en vélo, en prenant un velib. Cette semaine, il faut que je m'entraîne à circuler en vélo dans Paris, en vue de la reprise. Je n'y étais pas parvenue pendant la grève : je trouvais peu de vélos en fonctionnement, et quand j'en trouvais un, vu les conditions de circulation à ce moment-là, je paniquais et le laissais au bout de 5- 10 mn. Maintenant est le moment idéal. Dans mon quartier, à 7h du matin, en temps de confinement, c'était plutôt facile et même presque agréable. Mais, en pleine journée, dans le centre, avec la reprise et tous les parisiens mal vissés de retour, c'est tout sauf gagné, j'ai énormément de chemin à faire pour arriver à faire cela.

9 mai

Deux derniers jours de confinement.

Depuis hier, j’apprends à reconnaître le chant de chaque oiseau. Faire cela m’aide à les comprendre davantage, à comprendre mieux pourquoi ils chantent et comment ils vivent, le début d’un partage de ce qu’ils ressentent. Tout cela est à la fois très beau et très sérieux. Ils ne chantent pas pour célébrer le soleil levant, ni même parce qu’ils sont heureux d’être vivants. Il s’agit de marquer son territoire et d’attirer le partenaire dans cette période cruciale du printemps. Ce n’est pas toujours doux : j’ai vu deux corbeaux batailler férocement ce matin. Cet aspect fonctionnel de leur chant ne déclasse pas du tout leur beauté, au contraire : c’est toute l’intelligence de ces oiseaux qui s’y exprime et la façon dont  leur chant et leur comportement s’harmonisent avec le flux de la vie, bien plus que les nôtres. Ils ne sont pas juste de très jolis bêtas posés  sur une branche à gazouiller joliment et comme des niais : ils sont forts et intelligents. Et en plus ils sont magnifiques et chantent superbement. Tant mieux pour nous ; mais la beauté du plumage et ramage de M. Rossignol est destinée à Mme Rossignol, nous sommes comme des squatteurs de salle de concert quand nous écoutons leurs trilles amoureuses.  Je continue à sortir chaque matin à 5h30 et à  faire le tour des Buttes-Chaumont pour écouter leur chœur matinal

10 mai

Dernier jour de confinement. Rien de bien notable pour cette journée, sinon qu’Olivier et moi avons dansé le soir, dans le salon, sur une playlist qu’il avait concoctée.

Bilan de ce confinement : pas de transformation opérée, seulement des petites choses qui ont été un peu abordées. Parmi les choses nouvelles, la plus importante :-

- Aller se promener à 5 h30 pour aller écouter le chœur matinal des oiseaux, et commencer à apprendre à différencier le chant de chaque oiseau et comprendre le comportement et habitude de chaque oiseau. Mais le soleil va se lever de plus en plus tôt et cela va rapidement ne plus être jouable. S’en souvenir pour le printemps prochain.

- J’ai beaucoup observé les cycles de floraison des arbres : confinée à paris, je n’ai jamais pu profiter aussi bien du printemps. J’ai rencontré un couple de cygne, Mme Cygne couve : je lui ai rendu visite chaque matin depuis une semaine. Beaucoup de leçon de courage données par Mme Cygne.

- J’ai donné des cours de yoga en ligne à mes élèves. Je vais continuer au moins jusqu’au 2 juin, et sans doute au-delà. Belle expérience d’enseigner aux personnes concentrées dans la tranquillité de leur domiciles très variés. Ils étaient nombreux et, ayant moins de contraintes, plus réguliers qu’à l’ordinaire. Une conscience de groupe s’est créée, au fil des semaines. Malgré les limites (j’ai peu de recul chez moi, et pas facile e montrer ; certains ont peu de recul chez eux et je les vois mal ; je ne peux pas les corriger manuellement), d’autres avantages : des perspectives inédites qui me permettent de voir beaucoup mieux  certaines erreurs à corriger, notamment sur les points-clefs du placement du bassin et du dos. La limite aussi des errances de la technologie : vendredi dernier j’ai perdu ma connexion pendant 3 ou 4 minutes ; cela a été la seule fois et j’espère que cela ne se reproduira pas, mais cela peut se reproduire. En tout cas, c’est une bonne ressource découverte dont je pourrai me resservir, même quand tous ces tracas seront loin derrière nous. Notamment pour des cours pendant l’été ou bien mettre en place d’autres types de cours.

- J’ai maintenu mes pratiques de yoga et de danse tous les jours, en me concentrant sur mes points faibles. J’ai amélioré mes équilibres. J'ai maintenu un peu de pratique de karaté et de guitare, mais pas beaucoup. Je n'ai pas eu le temps, en fait (!)

- Depuis une semaine, je me suis exercée à circuler en vélo tous les matins à 7h pendant une trentaine de minutes. A 7h, dans le 19ème, en période de confinement, c'était facile et agréable. A voir comment je peux transposer cela dans des conditions de circulation habituelles au centre de Paris. Cela me ferait un beau changement si je parvenais à me sentir à l'aise, une bonne chose mise en place, même passée la période critique. A suivre. J'ai un fort doute sur mes capacités dans ce domaine, mais ne lâchons rien.

- j’ai nettoyé chez moi. Mais il reste à faire  derrière le frigidaire, sous le meuble du lavabo salle de bains, et tout un placard  dans la chambre à ranger.

    Je vais ouvrir un nouvel article dans ce blog : « journal de déconfinement », que je tiendrai à jour pendant quelques temps, afin de rester un peu dans le même flux quelque temps, faire une transition et observer les fruits du confinement.

    Au revoir les confinés. Bonjour les déconfinés.

   Merci à ce beau printemps dans le 19ème

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L'élève

 

   Tous mes élèves me sont précieux et j’apprends beaucoup d’eux. Certains, toutefois, laissent une trace plus particulière. Ainsi de toi.

   Tu avais un prénom de chauffeur de luxe. Où nous a menés ce bref voyage dans ma grosse limousine, où l’as-tu conduite ? On dirait que tu l’as finalement prise pour ton usage personnel, en dehors de tes appointements et heures travaillées, pour un dernier voyage, pour quelle raison et pour aller où ?

   Tu es arrivé, il y a presque deux ans, au cours dans le 20ème, avec ton ami. Tu avais mal à la nuque à cause du travail sur ordinateur. Déjà, ton travail semblait te faire du mal en même temps que du bien. Tu t’es finalement installé dans le cours à Micadanses où tu es venu presque tous les jeudis pendant deux ans. Tu as transformé complètement ce cours par ta présence. Pour mes autres cours, j’ai la prétention de penser que je dois leur succès à mes mérites et qualités personnels. Mais pour ce cours, je pense que nous l’avons porté pour moitié, que les personnes sont venues régulièrement autant pour le contenu du cours que par ce qu’apportait ta présence. Joyeux, plein d’humour, très sociable, gentil avec tout le monde, trouvant toujours le mot juste dont avait besoin la personne. L’ensemble du cours se passait « dans un mélange de concentration (moi) et de bonne humeur (toi) ». De quoi avoir envie de revenir tous les jeudis.

   Toi-même tu écrivais sur mon site, il y a un an : « Le cours de Fabienne m’est rapidement devenu nécessaire », « Je ressors chaque fois agréablement fatigué, le corps et l’esprit apaisés. Après un an de pratique, je regrette seulement de n’être pas venu plus tôt ! » Pourtant, il semblerait que j’ai bien failli dans ma tâche : l’esprit ne s’est pas apaisé, et je n’ai pas même vraiment identifié qu’il avait besoin de l’être. Au mieux, j’avais identifié un trop grand volontarisme, trop d’efforts, les muscles trop tendus, la respiration trop tonique, quelquefois en apnée, le sternum trop plein d’énergie et de tension. Toutes particularités dont la majorité des élèves auraient besoin d’être rechargés, chez toi cela avait besoin d’être un peu tempéré. Ce volontarisme t’a permis de faire de très grands progrès, très rapidement ; tu étais toujours devant, ceux de derrière te prenant comme modèle. C’était ta personnalité, c’est avec ces particularités que tu as vécu une vie très riche d'expériences, et avec elles que tu es parti avec un courage que j’admire beaucoup et que j’envie un peu, même si je t’en veux un peu aussi de nous avoir laissés à ramer seuls et d’être parti ainsi sans prévenir avec la limousine.

   Parti où ? Tu semblais donc beaucoup plus tourmenté que je ne me l’étais représenté ; je ne m’étais même pas représenté que tu pouvais l’être un peu. J'espère que tu as pu trouver un peu d'apaisement et de réparation dans l'espace où tu te trouves. "L’Au-delà"... avec ce que j'en ai entr’aperçu par l’intermédiaire d’êtres chers et les quelques indications données par les traditions spirituelles. Prenons par exemple un être très simple : complètement au hasard, un lapin, par exemple. Suivant Hazel, la douce créature se retrouvera pendant quelques semaines dans une sorte de cabane pour se reposer et se réparer de ses blessures physiques et émotionnelles, si sa mort a été difficile ou sa maladie longue et éprouvante, veillé pour cela par une âme élue. Une fois, reposé et réparé, l’être tout simple, ayant toujours vécu dans l’instant joyeux, pourra gambader dans la bruyère librement, sans aucun tracas, gardant ou non une connexion avec les êtres qu’il a laissés sur terre. Image idyllique du paradis. Je ne suis pas sûre que cela se passe ainsi pour les êtres humains compliqués que nous sommes. Nous laissons nos fardeaux physiques (maladie, vieillesse, difficultés matérielles…) mais le fardeau mental, nous l’emportons avec nous ; ce qui n’a pas été réglé sur terre, devra l’être, le chemin continue. Donc, il y aura peut-être d’autres jeudis, dans des existences futures…  Si tu peux, si tu veux, à l’occasion, tu me diras quelque chose à propos de tout cela... 

   « Après un an de pratique, je regrette seulement de n’être pas venu plus tôt », écrivais-tu, donc, il y a un an. Et pourquoi, après deux ans de pratique, n’es-tu pas aussi venu « plus tard » ? Nous t’avons attendu jeudi dernier ; le cours ne t’a pas été « nécessaire », ce jeudi-là ? Tu as préféré partir ailleurs sans nous laisser une chance ? Après le cours, je me suis assise sur le divan rouge pour mettre mes chaussures. Moi qui ai toujours assez détesté ce grand hall au sous-sol, sans air et sans lumière, j’ai soudainement trouvé tous ces canapés formidables, uniques, c’était très doux. J’étais seule dans le hall, mais peut-être pas tout à fait. Tu utilisais beaucoup ces canapés dans tes conversations animées avec chacun, avant et après le cours. C’est la dernière image que j’ai reçue de toi : assis sur ce canapé rouge, bavardant avec vivacité avec ton amie ; et je t’ai dit : « Au revoir les artistes ! »

   Nous étions les deux professeurs pour ce cours. J’ai perdu non pas un élève, mais mon précieux associé. J’étais la scénariste, tu étais le coloriste. Si tu peux, si tu veux, tu es invité à poursuivre cette collaboration en tant que coloriste, subtilement.

Tu manques beaucoup à toutes les élèves avec lesquelles tu as bavardé ; tu as semé une graine de joie, d’amitié, de fantaisie et d’humour que nous nous emploierons à cultiver et faire fleurir.

   Les oiseaux continuent de célébrer chaque matin comme si c'était le premier. Le ciel est peuplé d'oiseaux. Je crois que tu es présent parmi ces oiseaux.

 

Rouge gorge

 

 

Pourquoi méditer. Ou pas

Je ne veux pas écrire, ici, un article sur les bienfaits de la méditation.

  En fait, je ne crois pas qu'il y ait  des bienfaits engendrés par la pratique de  la méditation. La méditation ne fait pas du bien.

  Tout au plus, on peut s'aventurer à dire  qu'il semblerait que la pratique de la méditation pourrait quelquefois transformer (pas toujours, on peut souvent observer certains cas de sclérose, de fossilisation, même). D'autres fois (encore beaucoup plus rarement mais ceci devient, rapidement, le but des pratiquants réguliers ou même du novice déterminé) : faire basculer tout à fait la vision du monde et faire Un avec celui-ci.

  Je voudrais simplement explorer quelques pistes autour de cette question :

   Pourquoi s'asseoir, pour méditer, une, deux fois, six fois par jour?

   Pour un quart d'heure, une demi-heure, une heure, quatre heures?

   Swami Prajnanpad a dit, un jour,  à ce propos, à l'un des ses élèves : "Non, ne faites pas de méditation. Cette recherche d'une conscience lucide continue est en elle-même une méditation. La méditation, ce n'est pas rester assis à la même place comme une vache. Non. Vous devez avoir une conscience lucide".

   Voilà qui est direct et semble donner une réponse claire à la question.

   Toutefois, Swami Prajnanpad, questionné par le même élève (ou un autre élève), un autre jour, à propos de la méditation, lui donnait des indications précises sur la nature de la méditation et la manière de procéder. Et aussi, sans être questionné, lui recommandait de trouver un moment dans la journée, toujours à la même heure, pour relaxer complètement son corps et son esprit.

   Il n'y a pas de réponse définitive, dans ce domaine, et pas de réponse identique pour chaque personne. Pas de recette pour l'Eveil. Nous entrons dans un domaine où le paradoxe doit être cultivé , si nous ne voulons pas que la méditation devienne un nouvel exercice pour se  rétrécir encore davantage dans nos certitudes

   Dans la Voie du Zen, méditer, faire zazen, c'est le Chemin même.

   Dans d'autres voies, la méditation est l'un des outils, parmi d'autres, dans ce qui est identifié par l'aspirant comme un chemin vers sa Libération et la Réalisation de Soi.

   Dans les débuts d'une pratique, de yoga ou autre, la méditation est quelquefois employée comme un outil de bien-être, pour se calmer, se concentrer, s'ordonner, au même titre qu'une quelconque technique de relaxation, et elle remplit, souvent, de façon très satisfaisante, le rôle qui lui est ainsi attribué.

   Que faire et décider, donc, pour soi-même ? Comment comprendre la place que l'on veut faire (ou pas ) à la pratique de la méditation dans sa vie?

   Dans ce genre de domaine, force est de constater que, la plupart du temps, on ne choisit rien, réellement. De méditer ou pas, et quelle technique de méditation on va décider être la plus juste pour la mettre en pratique.

   Les opportunités se présentent, comme divers messagers, où l'on est, en réalité,  à la fois l'expéditeur et le destinataire, et l'on est attiré, absorbé, intéressé, ou l'on passe à côté sans s'arrêter, et  tout semble une affaire d'histoire, de sensibilité personnelle ( de karma, de destinée, dans une autre perspective ou, dans une autre perspective encore, de coloration du rêve personnel).

   Si l'on ne choisit rien, réellement, pourquoi se questionner, alors?

   Quelques pistes encore.

   Ne pas confondre nager avec le courant et s'enfoncer dans la torpeur et la paresse.

   Peut-être qu'il n'est pas nécessaire de méditer pour se réaliser pleinement, selon la représentation que l'on se fait, à chaque nouvel instant, de ce qu'est cette complète réalisation, ou selon les tentatives que l'on fait de n'en avoir aucune représentation.

  Peut-être bien, même, que cela ne sert à rien. Cela arrangerait bien ma paresse.  : "je n'ai pas envie de méditer, je n'en ai pas le courage" se transforme en un confortable : "je n'ai nul besoin de méditer". Cela arrange bien ma vanité qui prétend que je n'ai nul besoin de cela pour exercer ma vigilance au quotidien : je suis trop fort dans ce domaine.

   Vigilance, sensibilité à tout ce qui est, à l'intérieur de moi, à l'extérieur de moi. Observation, curiosité, analyse ; goûter, explorer, découvrir.

   Goûter la texture exacte qui constitue mon chemin, jusqu'à m'apercevoir qu'il n'y a pas, réellement, de chemin et que tout est déjà là.

   Mais ce serait une fausseté de réciter ceci,  qui ne serait qu'une idée et un rêve de plus, me voilant, me volant, donc, encore davantage, la Réalité, avant de l'avoir expérimenté, goûté par moi-même, perçu, senti, vu.

  Alors : observer, expérimenter, si la méditation est, ou non  pour moi-même, exactement tel que je suis maintenant, un outil de grande valeur pour muscler ma capacité de vigilance. Suis-je vraiment capable, aujourd'hui, maintenant, de pratiquer cette vigilance au quotidien sans, quelquefois, m'asseoir sans autre objet d'observation que moi-même?

   Donc, chaque jour, s'asseoir, pour faire un peu de rien, expérimenter, examiner, en toute honnêteté et avec une sensibilité très aiguisée, vraiment, si cet outil m'appartient, dans ce que je peux encore ressentir aujourd'hui comme étant une Voie. En évitant de laisser la paresse, la vanité, les habitudes mentales, préconçus et autres croyances (que je pourrais prendre pour des réflexions), ou même un autre (serait-ce un Autre que j'aurais décidé d'appeler Maître),  répondre à la place de ma sensibilité.

 

Paris, le 7 janvier 2015

Paris, jeudi matin, 8 janvier.

Le lendemain ...

Comme tout était doux ce matin et empli de gentillesse. J’ai pu en profiter pleinement : le jeudi matin, j’ai toujours une heure de métro en sardines compressées, et une autre en retour. Cette qualité de délicatesse, de gentillesse, d’attention à l’autre, depuis hier soir, m’envahit immédiatement, ce matin, dans le métro parisien. Une part de cela est probablement dans la perception que j’en ai, bien sûr, comme toujours ; mais pas seulement : il y a là quelque chose de collectif. Quand les petitesses, que l’on pourrait quelquefois qualifier d’ignobles si l’on s’obstinait à vouloir qualifier, quand elles sont très vivement secouées,  se relâchent, cèdent, et se révèle alors  la conscience de notre humanité qui nous relie dans ce qu’elle a de meilleur. Comme tous le jeudis matins, tôt le matin, mal réveillés, compressés, nous sommes tous silencieux. Mais il y a ce matin, quelque chose de différent. Dans le sérieux de ces visages silencieux, il n’y a pas de fermeture, mais de la douceur et du respect. Une gentillesse, une attention particulière à faire de la place à celui qui veut monter, de la politesse à se frayer un chemin pour sortir, de la délicatesse pour laisser sortir. Personne ne songerait, ce matin, à exprimer des mouvements d’impatience. Pour ma part, je profite pleinement de cette heure, debout, compressée, sans aucune fatigue. Chacun est occupé, ou pas. Les tablettes. Ce matin, je regarde : un film sous-titré, sans rapport avec l’actualité ; des journaux. Oh ! le grand retour des journaux ce matin ! tous avec les mêmes  titres ; et même des livres, ce matin.  Et ceux calmement et patiemment debout à ne rien faire. Mes larmes ont coulé pendant tout le trajet. Pas des larmes de tristesse, ni d’angoisse,  ni de peur de perdre quelque chose. En somme, nous allons tous très  bien, dans cette rame, ce matin ; moi, je vais donner un cours de yoga. Au-delà du fatras des émotions, le sentiment de communion qui affleure ; sans doute proche de celui du condamné à mort sur le chemin de son exécution auquel la beauté du monde se révèle. Sa perfection. Tout a sa place, comme dans un ballet. Changement à République. Les couloirs. Les silencieux, discipline : ceux qui vont dans un sens, d’un côté, ceux qui vont dans l’autre sens, de l’autre côté ; présence discrète de quelques policiers ; le sans-abri assis par terre, probablement pas au courant, mais intégré dans le ballet ; doux sourires et conversations tranquilles, au kiosque de boulangerie ; les légumiers paisiblement à leurs affaires. Tout est si touchant. Sortie dans la rue. Je suis attentive à tout, tous les sons me sont doux et me touchent. Les bribes de conversation, au passage, légères, sans rapport avec l’actualité, très amicales ; les chiens joyeux et fidèles compagnons, faisant semblant de ne pas savoir ; la femme voilée : que ressent celle-ci aujourd’hui ? même les voitures semblent attentives à klaxonner plus doucement, ce matin. Trajet-retour. Sur le quai, le monsieur qui émet un grognement à l’annonce de l’arrêt du métro à midi A midi moins le quart, j’arrive chez moi. Juste le temps de me changer et de servir mes  trois trésors de lapins en foin, immuablement réclameurs : leur prodiguer mes bons soins dépend aussi de l’état de paix dans lequel vit mon pays. A midi moins 5, je m’installe en méditation devant ma fenêtre ouverte, yeux ouverts sur les rumeurs du monde. A midi, il n’y  a pas eu de feu d’artifice, pas de klaxons, pas de révolution. De ma fenêtre, la pluie est tombée légèrement plus drue du vaste ciel , toujours changeant mais toujours sans jugement et amical. Les cloches de l’église du Jourdain, qui sonnent toujours joliment pendant 10 mn à cette heure-là. Et le joyeux grignotement du foin de mes lapins. Rien d’autre. Je pense à tous les endroits que je connais qui observe peut-être, en ce moment, cet instant de silence. Aux endroits que je ne connais pas, aussi. A la diversité du bouquet d’humains, en cette ville, en cet instant. Aux indifférents. Aux grognons. Aux jeunes assassins eux-mêmes : en cette minute, que ressentent-ils ? Ce vaste ballet. Moi-même, comment je peux me positionner de la façon la plus juste dans ce ballet, avec mon histoire personnelle, sans émotion, vigilante aux récupérations de toutes sortes. A midi et quart, je me suis levée pour faire la vaisselle. Attentive à rester douce avec chaque couvert, ressenti comme ami. Cette attention, à l’autre, au monde, à soi, cette douceur, cette vigilance, cette conscience d’un ballet  toujours juste, précis, exact, toujours en mouvement, il faut quelquefois être secoué très fort pour qu’ils se révèlent. Où prennent racine la haine, le refus de la différence, de l’autre ? Nous y participons tous. Cela fait aussi partie du ballet

cours de yoga en plein air, les 3 et 23 juillet 2014

 

Des cours de yoga en plein air auront lieu les 3 et  23 juillet 2014, au Parc de la Villette.

Lieu de rendez-vous : devant la fontaine de la place de la fontaine aux lions, devant la grande Halle et la Cité de la musique (métro : Porte de Pantin).

Heure du rendez-vous : à 19h.

De là, nous partirons, à 19h10, à la recherche d'un endroit paisible dans le parc.

Début du cours : vers 19h15. Durée du cours : environ 1h15.

Participation : 10 euros.

Cours tous niveaux, même tout à fait débutant.

Style : Hatha yoga. Yoga doux et relaxant , au rythme paisible, avec tenue prolongée dans des postures simples.

Amenez un tapis de yoga ou une grande serviette, une tenue souple pour le yoga.

Vous pouvez venir, pour une première fois, même si vous n'avez jamais fait de yoga, sans vous inscrire, et vous pouvez amener des amis.

fabiennehidalgo@orange.fr

Fabienne : 06 70 46 21 18

Assurez-vous d'avoir mon numéro de portable sur vous, au cas où vous arriveriez en retard, ou si vous vous perdez.

Vous pouvez m'envoyer un mail avant, si vous avez l'intention d'y participer (sans aucun engagement de votre part), ou venir à l'improviste.

Il devrait faire beau, sans faire trop chaud :)

Bienvenue à tous.

A bientôt.

 

La Vigilance

    Ne pas se tromper sur la compréhension de la vigilance.

    La vigilance , c'est un état d'éveil tranquille. Etre conscient de tout, à l'intérieur comme à l'extérieur, et de la connexion profonde entre les deux ; dans une grande détente, acceptation, sans mot, de tout ce qui est, tout ce qui est en train d'advenir, maintenant. La vigilance n'est pas un état d'alerte, teinté de défiance. Ce n'est pas "attention!". "Attention !" est un des grands mots du commentateur intérieur, celui qui a intériorisé tous ces "attention!", entendus, puis répétés, toujours à mauvais escient. Il n'y a à faire attention à rien. Il y a à être éveillé à tout.

    Pendant mes cours de yoga je dis souvent, pendant les relaxations : "Portez votre attention sur...". Je m'aperçois que je devrais changer ce mot, tant il est chargé de la perversité du commentateur intérieur. Attention, l'état d'alerte, nous volent notre vie. La vigilance, l'éveil, nous ouvrent à tout. Se réveiller, tout simplement, pour accueillir la nouveauté inconnue de chaque jour. Personnellement, je vais être vigilante à la dissolution de tous ces attention ! en moi. M'installer, en toute confiance, dans un état d'inattention conscient.

     A suivre

La compassion, un chemin d'ouverture

   mer-olivier.jpg

   La compassion est entière, complète, pour tous, toujours, ici et maintenant, ou n'est pas.

   Prendre conscience des connexions de tout dans le grand Tout peut être à la fois un outil et un indice d'ouverture sur le chemin.

   La vague prend conscience qu'elle se fond dans l'océan où chacun de ses mouvements est en connexion avec ceux des autres vagues.

Quelques agitations de la pensée d'une vague cherchant à se reconnecter avec le mouvement des grands  fonds :

  Si la compassion fait des choix, c'est toujours sur la base d'un refus : elle n'est alors qu'une illusion destinée à tranquilliser  un petit ego se croyant très reluisant par les quelques services qu'il rend dans le cercle étroit de ceux qu'il identifie comme être siens.

   Les multiples refus s'expriment par l'abstention ou par des négations et identifications très étroites : "je suis ceci et pas cela, je fais ceci, donc je ne peux pas faire cela". Ces refus nous coupent de notre véritable essence qui peut se faire jour en saisissant toutes les connexions, en sachant reconnaître, recevoir et répondre, avec ouverture, à toutes les situations qui se présentent, qui sont en nous, qui sont nous, que nous avons attirées, comme un défi et une opportunité, pour nous réaliser en tant qu'Etre appartenant au Monde, dans toute sa dignité et majesté. Opportunités, cadeaux de la vie, auxquels nous tournons souvent le dos sans vouloir y répondre, ou en y répondant par des négations, par l'exclusion : " J'aime le monde entier, mais pas ma belle-mère, tout de même, parce que...". Je n'aime personne. Nous ne pouvons pas exclure, répondre par la négation, tourner le dos, refuser, sans nous exclure nous-mêmes du cercle sacré de la grande connexion dans le Tout et, ainsi, nous rétrécir dans l'identification à des limites très étroites : une vague qui croirait avoir une indépendance par rapport à l'océan, avoir des décisions propres pour pouvoir nager dans tel courant  mais pas dans celui-ci, exclure,  refuser l'amitié à l'une de ses soeurs, sous des justifications fallacieuses, pour en garder davantage pour une autre.  Les deux vagues sont l'océan, c'est seulement l'aveuglement qui dit ceci mais pas cela, et enferme la vague dans un courant d'illusion colorée de petitesse et la coupe des ressources disponibles dans le grand Tout dont elle fait, en réalité, partie. La vague, toute fière, croit se libérer par de magnifiques choix et décisions (ceci, mais pas cela), et transporte, en réalité, sa prison partout avec elle, toujours la même.

   Mais de quoi donc suis-je en train de parler? - de moi-même, bien sûr, toujours : on ne rêve toujours que de soi.

Voici une histoire cheyenne qui exprime les choses beaucoup mieux que tout le bavardage qui précède :

   Un chasseur cheyenne revenait de la chasse avec la viande d'un cerf qu'il portait emballée dans la peau de l'animal. C'était une période de famine et même si cela n'était pas suffisant pour nourrir la tribu entière, il était content de ramener un peu de nourriture. Sur le chemin de retour au village, il entendit une chanson magnifique qu'il n'avait jamais entendue aupararavant. Il se rendit vite compte que c'était un chant en cheyenne. Il se dirigea vers cette voix et déboucha sur une petite vallée où il aperçut une louve avec ses louveteaux, à côté de leur tanière. Ils étaient maigres et malades car ils n'avaient pas mangé depuis longtemps. Tous les animaux étaient faibles et avaient absolument besoin de manger pour survivre. Le chasseur comprit vite la situation et, sans hésiter, coupa un morceau de viande et l'offrit à la louve qui en mangea un peu puis laissa ses petits manger le reste. Le chasseur se remit en route, heureux de son geste, même s'il avait moins de nourriture à rapporter au village.

   La nuit même, le jeune homme vit en rêve une femme magnifique, avec de longs cheveux noirs et vêtue d'une robe de peau blanche avec de longues franges... Elle lui parla : "Aujourd'hui, tu as sauvé mes enfants et moi grâce à la nourriture que tu nous as donnée. Nous sommes tous liés dans le cercle sacré de la vie que tu as su respecter, aujourd'hui, avec générosité. Pour cette raison, je te donne le chant de l'esprit des loups et si tu chantes quatre fois aux esprits des quatre directions durant la chasse, tu trouveras toujours de  la bonne nourriture pour ta famille. Ecoute-le bien encore une fois et retiens-le".

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